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Tortues et requins, un pacte pour leur survie

[Polynésie française]

Depuis la nuit des temps, les peuples îliens vivent des ressources de l’océan. Certains animaux ont une symbolique particulière dans ces îles lointaines et lorsqu’ils disparaissent, l’homme s’inquiète. En Polynésie, on a décidé de sauver les tortues et les requins et de protéger les lagons.

Texte : Elisabeth Auplat

A perte de vue, l’océan Pacifique. Sous nos pieds, du sable fin planté de cocotiers aux grandes palmes qui s’agitent dans le vent. Le soleil est bas sur l’horizon, le ciel prend des allures d’aquarelle. C’est l’heure du grand rassemblement. Une première vague de tortues marines émerge du lagon et monte à l’assaut du rivage.

Nous sommes sur l’atoll de Scilly, à l’extrémité occidentale de l’archipel de la Société. Une minuscule couronne récifale de 4 km², composée de motu (îlots) avec un petit lagon de 20 km de diamètre au centre. Durant les soirées de novembre, l’atoll se transforme en terre d’accueil pour les tortues marines de la région. Des milliers de femelles investissent les plages pour y creuser leur nid et y déposer leurs œufs avant de regagner péniblement la mer. Deux mois plus tard, des milliers de petites tortues très vivaces s’échapperont du sable. Direction la mer. Direction la vie. Leur chance de survie est naturellement faible (1 pour 1.000) à cela s’ajoutent la chasse et la pollution des océans qui mettent en péril la plupart des espèces de tortues marines.

La réserve territoriale de Scilly et Bellinghausen consacre une surface protégée (terrestre et marine) de 11.500 hectares à ces navigatrices au long cours, qui arpentent les mers sans relâche. C’est aussi le plus grand site de ponte de toute la Polynésie française.

La tortue verte Chelonia mydas (de la couleur de sa graisse et non de sa carapace) est la tortue la plus chassée dans le monde entier pour la qualité de sa chair. Il y a quelques années encore, le pêcheur qui vit sur l’atoll de Scilly avec sa famille, était davantage connu comme un braconnier que comme un sauveteur de tortues, même si par le passé il a aidé l’administration à protéger les sites de ponte… Il faut dire que la viande de tortue rapporte, entre 8.000 et 10.000 Frs CFP le kilo (entre 70 et 90 euros). C’est tentant. Pour certaines îles, ce reptile migrateur constitue en plus d’une ressource économique, une simple ressource alimentaire et dans le Pacifique, la Polynésie arrive en tête pour sa consommation ! Depuis 1982 et la signature de la convention de Washington, toutes les espèces de tortues marines sont pourtant protégées. En 1990, l’archipel polynésien a ajouté aux lois internationales une mesure de  protection totale de la tortue verte,  de la tortue imbriquée et de la tortue Luth qui peuplent ses eaux. Par ailleurs, le PROE (Programme régional océanien de l’environnement) incite tous les états du Pacifique à mettre en place des programmes de préservation pour les espèces protégées. « Parce qu’elles sont migratrices, et traversent les océans, ces tortues n’appartiennent pas à un pays mais à toute une région» rappelle Miri Tatarata, chargée d’études du milieu marin à la Direction de l’environnement de Polynésie. Mais si l’intention est là, les contrôles manquent cruellement, faute de moyens pour surveiller une zone maritime qui s’étend sur 5 millions de km² ! En dépit de la réglementation, le braconnage reste donc très important, y compris dans les réserves et donne lieu à un véritable marché parallèle.

Conscients d’exercer une pression sur une espèce en voie d’extinction,  un certain nombre de pêcheurs est désormais prêt à dialoguer avec le gouvernement local pour trouver des solutions. Pour Miri Tatarata qui est originaire de l’archipel, les mentalités changent grâce à des actions de terrain. « Nous impliquons les populations dans le recensement et la protection des sites de ponte. Elles sont plus réceptives à notre action depuis qu’elles voient moins d’animaux de grande taille autour de leurs atolls ». De son côté, l’association de vétérinaires et de biologistes Te honu tea (la tortue blanche) a mis en place en partenariat avec la direction de l’environnement, des programmes d’éducation pour la protection des sites d’habitats à Tikehau, un atoll de l’archipel des Tuamotu.  Ils sont restés plusieurs mois pour faire l’inventaire des sites de ponte avec les gens de l’île, donnant lieu à beaucoup d’échanges, surtout avec les enfants qui sont sensibles à la protection des tortues et de leur nid.

Des centres de soins pour les tortues marines

Mélange d’île haute (volcanique) et d’atoll, de reliefs saillants et d’eau aux couleurs de saphir et de jade,  Bora Bora est aussi un foyer pour les tortues durant la saison de ponte. Celle qui fût autrefois le repaire de l’explorateur Paul-Emile Victor, qui posa ici ses valises entre deux pôles, abrite depuis 2001 un centre de protection des tortues marines. Créé en 2001 dans l’enceinte d’un grand hôtel, avec le soutien du Ministère en charge de l’environnement, le centre accueille et soigne les blessées, malades ou recueillies accidentellement dans les filets des pêcheurs « bienveillants ». Mais lorsque les tortues nécessitent des soins importants, elles sont envoyées au centre de Moorea, l’île sœur de Tahiti. Créé en 2004 par l’association Te mana o te moana (l’esprit de l’océan), financé là aussi par une chaîne hôtelière, il est maintenant subventionné par le Ministère de l’environnement. C’est une véritable clinique pour les tortues avec une nurserie de soins intensifs et un lagon de réhabilitation. « Elles arrivent de toute la Polynésie, explique Cécile Gaspar, la présidente et vétérinaire de l’association, installée depuis 15 ans à Moorea. Saisies par les autorités ou apportées par la population, les tortues, victimes de la pêche ou de blessures naturelles, sont souvent en phase terminale… Depuis trois ans nous avons réussi à en sauver trente-cinq sur les cent quarante que nous avons reçues ». Les tortues, une fois soignées, sont relâchées en mer avec « la bague au doigt », une  petite plaque de métal numérotée et posée sur la patte postérieure de l’animal qui permet de l’identifier s’il est à nouveau capturé. Dans le cadre de sa mission de sensibilisation,  l’association fait visiter le centre chaque année à 12.000 écoliers des îles polynésiennes. En arrivant dans les jardins de l’hôtel, il suffit de suivre les panneaux d’indication « Centre de soins pour Tortues ». Une petite lagune bleu-vert qui serpente entre les bungalows sur pilotis, héberge les pensionnaires. « La petite là-bas, qui a du mal à tendre son cou, c’est Costa. Elle est arrivée avec une flèche de fusil sous-marin plantée dans la nuque, explique Nicolas Leclerc, biologiste marin et coordinateur de projets à l’association. Elle se rétablit doucement et si tout va bien elle pourra bientôt être relâchée en pleine mer».  En espérant qu’un autre chasseur ne mettra pas la main dessus.

En attendant Miri Tatarata reste confiante. A Scilly, son Ministère est en passe de signer une convention avec le pêcheur converti à la cause des tortues afin de renforcer le suivi et la surveillance des sites de ponte.

Sauver les requins du massacre

Les tortues marines ne sont pas les seules menacées dans ce vaste océan qu’est le Pacifique. Traqués pour leur chair et leurs ailerons, les requins sont la proie d’un commerce florissant. L’émergence économique des pays asiatiques qui sont consommateurs de la « soupe aux ailerons de requins », a fait exploser la demande. Le problème est mondial puisque l’on trouve à Paris des ailerons de requins à 300 euros (35.700 Frs CFP) le kilo. A Los Angeles, on atteint parfois plus de 600 dollars la livre. Chaque année, 100 millions de requins sont pêchés dans le monde. La Polynésie n’a pas échappé à cette pression de pêche et, en 2003, à la pression médiatique internationale. A l’origine, l’association Longitude 181 (une association de plongeurs) faisant circuler des images choquantes d’un requin soyeux (Carcharhinus falciformis) agonisant dans le bleu aux abords de Rangiroa, un atoll des Tuamotu. Les ailerons pectoraux et l’aileron dorsal découpés, l’animal mutilé et encore vivant. Des photographies de balles d’ailerons de requins séchés, débarquées sur le port de Papeete, à Tahiti, ne laisseront pas les médias indifférents quant à l’éventuelle responsabilité de la Polynésie. Selon Christian Monier, ingénieur biologiste du Service de la Pêche,  ces images ont fait naître la confusion dans les esprits. Il y a eu association des pêcheurs étrangers qui viennent capturer des requins dans les eaux internationales* et qui débarquent leurs ailerons sous douane, et des pêcheurs locaux qui capturaient accidentellement des requins au bout de leur ligne, gardant les ailerons pour arrondir leur fin de mois. Quoi qu’il en soit, l’instauration d’une protection s’imposait comme une évidence. Christian Commenge, Denis Grosmaire et Matairii Maire, trois jeunes polynésiens fondent alors en 2005 l’association Tore Tore (Requin tigre) dont l’objet est la préservation des requins. Surfeurs en herbe et amoureux du monde marin, leur objectif  est de protéger l’espèce et son habitat. Face à l’agitation générale et au travail de sensibilisation effectué par les bénévoles de Tore Tore, le gouvernement polynésien décide de mettre en place un arrêté qui germe depuis plusieurs mois dans différents ministères (pêche, environnement). En avril 2006, la Polynésie déclare le requin « espèce protégée ». Elle devient le premier territoire au monde à appliquer le principe de précaution sur l’ensemble des espèces de requins lagonaire et du grand large (exception faite du Mako Mako, Isurus oxyrinchus, consommé par les Polynésiens). Afin d’étudier la vulnérabilité des stocks de requins, et ainsi de savoir si la protection des espèces est indispensable, une étude financée par le ministère en charge de l’environnement a été lancée par le CRIOBE (Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement).

Mais l’instabilité politique de l’époque, qui voit le gouvernement polynésien changer à tour de bras, ne permet pas d’aller jusqu’au bout de la démarche. C’est ainsi qu’aujourd’hui, sur le port de Papeete, on continue de voir des bateaux de pêche étrangers débarquer des balles d’ailerons séchés sur le quai. La Polynésie est en passe de faire aboutir une Loi de Pays qui interdira le transbordement, l’importation et l’exportation.

Reste à savoir dans quel port les pêcheurs étrangers iront débarquer leurs captures océaniques une fois que celui de Papeete leur sera fermé ?

Moorea, une gestion exemplaire

L’océan a des problèmes simplement parce que l’homme a préjugé de son immense pouvoir régénérateur. Certains l’ont compris, comme les habitants de Moorea et les pêcheurs de l’île qui reconnaissent qu’en 20 ans la taille des poissons s’est considérablement réduite. Grâce à cette prise de conscience, le premier Plan de gestion de l’espace marin (PGEM), qui associe la commune et ses 15.000 habitants à la gestion de l’environnement, a pu voir le jour en 2004, après neuf années de travail. Pour Maurice Rurua, représentant de la culture pour l’île et membre du comité de gestion du PGEM,  il s’agissait avant tout de tenir compte du mode de vie des populations tout en les sensibilisant à la fragilité des ressources.  «Autrefois nous gérions l’espace marin grâce au Rahui, mise en jachère traditionnelle qui réglemente la pêche et que nous avons réinstitué dans le PGEM ».  Les lagons abritent des ressources alimentaires importantes pour la population, le PGEM vise entre autres à protéger les espèces qui sont les plus exploitées afin qu’elles ne disparaissent pas. Ainsi langouste, cigale de mer, crabe vert, bénitier et autres espèces ne peuvent être pêchés qu’à certaines périodes de l’année, selon des quotas et des tailles minimales bien précises.

Le PGEM définit également, au sein du lagon de Moorea, huit aires marines protégées dont une partie à vocation touristique et une autre à vocation halieutique. Toutes sont suivies scientifiquement par le CRIOBE afin d’avoir des résultats précis de l’effet réserve. L’approche choisie par le gouvernement a été celle de la concertation afin de parvenir à un consensus de gestion dans le respect de l’autre. Une concertation qui réunit pêcheurs, riverains, hôteliers, prestataires d’activités et qui a pour but une responsabilisation des partenaires vis-à-vis du milieu.

Avec ses sublimes plages, ses cascades plongeantes et ses rivières qui serpentent dans une nature généreuse, Moorea ressemble à un immense jardin aux effluves tropicaux où la nature semble, pour un moment, préservée grâce à la volonté de son gouvernement conscient du patrimoine écologique unique que représentent ces îles.

Protéger le lagon de Moorea

La réussite du Plan de gestion de l’espace marin de Moorea repose, à long terme, sur les moyens financiers qui lui seront alloués. Une association a été créée en septembre 2007 pour collecter des fonds et a reçu ses premières aides du  PROE (Programme régional océanien pour l’environnement) et de l’IFRECOR (Initiative française pour les récifs coralliens).

Réserve de biosphere de la commune de Fakarava :

La commune de Fakarava située dans l’archipel des Tuamotu comprend sept atolls, très diversifiés. Cette commune est classée entièrement en réserve de biosphère depuis 2006 selon les critères de l’Unesco qui demande la gestion participative de la population locale. De plus, des outils réglementaires (Plan de gestion et d’aménagement et Plan de gestion de l’espace marin) ont été mis en place par le Pays pour encadrer le développement des activités humaines. La réserve de Biosphère est une appellation qui s’inscrit dans un projet international de développement durable, dans une recherche d’harmonie constante entre activités humaines et préservation de la nature.

«Récifs coralliens : Un présent pour le futur»

C’est le nom d’une mallette pédagogique réalisée par la fondation de Jean-Michel Cousteau, Ocean Futures Society, dont les objectifs sont d’expliquer la richesse et l’importance des récifs coralliens, les menaces liées aux activités humaines et les actions à mettre en œuvre pour les sauvegarder. Adaptée en version française à la Polynésie par l’association Te mana o te moana, avec l’aide financière de Ocean Futures Society, de l’IFRECOR (Initiative française pour les récifs coralliens), du Ministère du développement durable et du Ministère de l’éducation polynésien, elle a été distribuée gratuitement à toutes les classes de CM2 de l’archipel pour la rentrée 2007/2008. Réalisée en partenariat avec des organisations internationales dont l’UNESCO et l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), la mallette version anglaise a déjà été diffusée dans le Pacifique aux îles Samoa américaines et aux Iles Vierges britanniques.

Un sanctuaire pour les dauphins et les baleines

Protégeant les baleines et les dauphins dans toute sa zone économique exclusive (ZEE) de 5 millions de km², la Polynésie Française est classée depuis mai 2002 comme « Sanctuaire des mammifères marins ». Les activités d’approche des baleines et autres mammifères marins sont réglementées depuis 2002 et des autorisations d’approche auprès de la direction de l’environnement sont désormais obligatoires.

* La Polynésie n’a plus d’accord de pêche avec les pays étrangers depuis 10 ans. Seuls les pêcheurs professionnels polynésiens ont l’autorisation de pêcher dans la ZEE (Zone économique exclusive).

Légendes :

–         Symbole de la sagesse dans la tradition polynésienne, la tortue verte était autrefois consommée comme mets royal. Un tabu – interdiction pesait sur l’espèce et lorsque celui-ci a été levé par le roi Pomare, le dernier roi de Tahiti, la tortue est devenue un mets populaire.

–         Porteuses d’un peu plus de 200 millions d’années d’histoire, les tortues connaissent les océans, qu’elles rejoignent à leur naissance, mieux que nous qui pouvons les amener à disparaître en quelques décennies.

–         Dans la culture polynésienne, le requin était autrefois considéré comme l’ancêtre protecteur qui accompagnait les pirogues, leur assurant une traversée d’île en île sûre et rapide

–         La réglementation en faveur de la protection des requins interdit également le shark feeding dans tous les lagons de Polynésie et à moins de 1 kilomètre des passes.

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